Frédéric Lachèvre, bibliophile et bibliographeLes très importants travaux bibliographiques menés par Frédéric Lachèvre (1855-1943) ont fait date dans la redécouverte des poètes du XVII
e siècle qu’il est d’usage aujourd’hui de nommer les
minores1. Cet ancien financier, devenu bibliophile et bibliographe, est d’abord connu pour le grand nombre de catalogues, d’études et d’éditions qu’il a consacrés à la question du libertinage. Riche en reliures magnifiques, sa bibliothèque impressionnante rassemblait des pièces précieuses et le lecteur d’aujourd’hui a parfois le plaisir de rencontrer, dans certains ouvrages fort rares conservés à la BnF, son ex-libris, un serpent qui enserre une plume et une tête de mort. Salué par l’Académie française et par l’Académie des inscriptions et belles-lettres, son travail fut tout entier tourné vers la bibliographie, entendue comme la connaissance de tout ce qui se rapporte aux livres publiés, qu’il s’agisse de leur sujet, de leur contenu, de leur présentation, de leur reliure et de tout ce qui a trait à l’édition. Son champ d’investigation comprend aussi bien les écrits libertins du XVII
e siècle
2 et les recueils de poésie des XVI
e3 et XVII
e siècles que les
Keepsakes du XIX
e siècle
4. Au total, Frédéric Lachèvre laisse plus de trente volumes, qui retiennent encore aujourd’hui notre attention, davantage par la somme colossale d’informations qu’ils réunissent que par la pertinence de leur jugement littéraire. Son œuvre abonde en effet en jugements de valeurs, témoignant du souci moral et du respect de l’ordre établi qui caractérisaient la pensée du bibliographe.
Bibliographie des recueils collectifs de poésies (1597-1700): description et contenuEntre 1903 et 1905, Frédéric Lachèvre publie à
Paris sa Bibliographie des recueils collectifs de poésies publiés de 1597 à 1700 qui, ainsi qu’il indique en tête de chaque tome, donne:
«1° La description et le contenu des recueils; – 2° Les pièces de chaque auteur classées dans l’ordre alphabétique du premier vers, précédées d’une notice bio-bibliographique, etc.; – 3° Une table générale des pièces anonymes ou signées d’initiales (titre et premier vers) avec l’indication des noms des auteurs pour celles qui ont pu leur être attribuées; — La reproduction des pièces qui n’ont pas été relevées par les derniers éditeurs des poètes figurant dans les recueils collectifs; – 5° Une table des noms cités dans le texte et le premier vers des pièces des recueils collectifs. Etc., etc.»
Comme l’indique son titre, cette bibliographie repose sur un dépouillement systématique des recueils collectifs de poésies publiés dans les dernières années du XVI
e et pendant le XVII
e siècle. Sur la page de titre Lachèvre juge bon de donner un aperçu du contenu de chacun des tomes:
«Tome premier (1597-1635): recueils des Du Petit Val, des Bonfons, de Du Breuil, de Mathieu Guillemot, de Toussainct du Bray, etc., etc.
Et pièces non relevées par les éditeurs de: Bertaut, de Brach, Agrippa d’Aubigné, Desportes, Des Yveteaux, Du Perron, Maynard, Racan, N. Rapin, Saint-Gelais, Théophile.»
«Tome deuxième (1636-1661): recueils de Cardin Besongne, de Louis Chamhoudry, de la Veuve Loyson, de Charles de Sercy, d’Antoine de Sommaville, etc., etc.
Et pièces non relevées par les éditeurs de: Chapelle, Charleval, Desportes, Gombauld, Lalane, François Maynard, Montplaisir, Saint-Amant, Saint-Pavin, Sarasin, Théophile.»
«Tome troisième (1662-1700): recueils de Robert Ballard, de Claude Barbin, de Pierre Le Petit, de Pierre Marteau, d’Adrian Moetjens, de Gabriel Quinet, de Jean Ribou, etc., etc.
Et pièces non relevées par les éditeurs de: Charleval, Claude Le Petit, François Maynard, Montplaisir, Racan, Théophile et Tristan.»
Un quatrième tome de supplément propose des additions, des corrections et des tables générales.
L’avis au lecteur qui figure en tête du premier tome expose le constat de nécessité qui a présidé au lancement de cette vaste recherche:
«Les recueils collectifs de poésie – généraux et particuliers – publiés dans les dernières années du XVIe siècle et pendant tout le cours du XVIIe siècle sont nombreux, et il serait à peu près impossible d’en réunir la collection complète; nous considérons même comme une tâche assez difficile à exécuter d’en dresser la liste exacte, étant donné qu’il en manque un petit nombre dans nos bibliothèques publiques, et cependant ces recueils ont tenu une place notable dans l’histoire littéraire de notre pays. Nous devons ajouter qu’ils sont généralement d’un aspect peu engageant et d’une consultation fatigante: ils se répètent à l’envi, souvent ne possèdent pas de table, ou la table, quand elle existe, ne renferme ni le nom des auteurs ni l’indication précise des pièces insérées dans le volume, enfin la plupart de ces dernières ne sont pas signées et certaines, après l’avoir été, deviennent par la suite anonymes. Dans ces conditions, si l’on veut tirer parti du contenu de ces ouvrages, on est obligé de s’astreindre à un travail hors de toute proportion avec l’importance des recherches auxquelles on se livre.»
Admettant les lacunes de son travail – quelques recueils ont de fait échappé à ses investigations –, Lachèvre a de plus exclu de son enquête un certain nombre d’ouvrages, une exclusion fondée sur l’apparente absence d’intérêt littéraire de ces derniers. Le premier volume exclut ainsi presque tous les volumes de chansons, les recueils d’énigmes en vers, les priapées tels le
Trésor des Joyeuses inventions, les
Muses incognues ou la Seille aux bourriers, les
Muses gaillardes, la
Muse folâtre, le
Recueil des meilleurs vers satyriques, le
Cabinet satyrique, le
Parnasse satyrique ou les
Délices satyriques. Pour la seconde moitié du XVII
e siècle sont en revanche admis les
Recueils mélangés de prose et de vers, «la plupart ayant un véritable intérêt littéraire par le nombre et la notoriété des poètes qui y figurent».
Choix éditoriauxLachèvre a opté pour une présentation des recueils groupés par éditeur. À la description bibliographique de chaque recueil succède une présentation de son contenu, chaque poésie étant désignée par son incipit et accompagnée du nom de son auteur lorsque la source l’indique ou que l’attribution a pu être faite. Une distinction est opérée entre les pièces nouvelles et celles qui ont déjà fait l’objet d’une publication. Lachèvre manifeste un intérêt certain pour le paratexte des recueils qui se révèle riche en informations: épîtres dédicatoires et avis aux lecteurs sont scrupuleusement recopiés en respectant l’orthographe et la ponctuation de l’époque. Chaque auteur fait l’objet d’une notice bio-bibliographique, l’accent étant mis sur les trouvailles et les nouveautés. Lorsqu’il s’agit de faits connus, Lachèvre se contente de renvoyer aux ouvrages bien connus des érudits de son époque: l’
Histoire de l’Académie française de Pellisson et d’Olivet, les
Mémoires pour servir l’histoire des hommes illustres du Père Nicéron, la
Bibliothèque française de l’abbé Goujet et la
Nouvelle biographie universelle de Didot.
Cette bibliographie, à laquelle on renvoie encore aujourd’hui en parlant du «Lachèvre», a le très grand mérite d’avoir constitué en corpus plusieurs milliers de poésies éparses. Elle se caractérise aussi par le souci très moderne d’identification des auteurs des différentes pièces, qui a incité Lachèvre historien à recourir à certains manuscrits, le
Recueil Conrart par exemple, qui lui a été fort utile lors de la rédaction du deuxième tome.
De la nécessité impérative d’un indexConçu avec les outils de classement de l’époque et dépourvu d’index, ce travail qui, en 1967, fit l’objet d’une réimpression à Genève chez Slatkine, reste d’une utilisation malaisée: la recherche d’un incipit précis s’apparente bien souvent à un véritable parcours du combattant, qu’il faut mener, pour peu que l’on ne dispose d’aucune indication sur sa date d’édition, dans les quatre tomes de l’ouvrage.
L’élaboration par l’Atelier d’études du Centre de Musique Baroque de Versailles d’un double index, à la fois des incipits littéraires (15500 entrées) et des noms de poètes (1717 entrées), fournit un outil informatique qui devrait grandement faciliter les recherches tant des critiques littéraires et des historiens de la littérature que des musicologues concernés par la poésie mise en musique. Chaque entrée d’index donne accès à de courtes fiches qui permettent de s’orienter dans les divers volumes du catalogue. Outre la consultation des deux
indices, les internautes peuvent effectuer une recherche libre dans l’ensemble des fiches.
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Notes- Pour une étude biographique de Frédéric Lachèvre, voir Aurélie JULIA, Frédéric Lachèvre et le renouveau des études dix-septiémistes, thèse de doctorat soutenue le 7 janvier 2006 à l’université de Paris IV, sous la direction de François Moureau. La position de thèse peut être consultée à l’adresse suivante:
http://cellf.paris-sorbonne.fr/programmes_scientifiques (rubrique: «Thèses soutenues»). - Libertinage au XVIIe siècle (15 volumes publiés de 1909 à 1928).
- Recueils collectifs de poésie du XVIe siècle (1922).
- Bibliographie des Keepsakes publiée en deux volumes (1929).