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Haute-Vienne

Musique et musiciens d’Église dans le département de la HAUTE-VIENNE autour de 1790

Sommaire

Url pérenne : http://philidor.cmbv.fr/musefrem/haute-vienne

 

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« Ai Lemosin, franca terra cortesa ! »
Ah ! Limousin, terre franche et courtoise
 (Bertran de Born)

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 La mauvaise réputation du Limousin a la vie dure. Le regard peu flatteur porté sur cette province de Rabelais à Molière en passant par La Fontaine a traversé le temps et reste souvent ancré dans les mentalités. Et pourtant… le Limousin a rayonné au fil des siècles, notamment en matière artistique. Dès le XIIe siècle, l’émaillerie appelée « opus Lemovicense », donc propre au Limousin, se vend dans toute l’Europe chrétienne. Les troubadours limousins Bernard de Ventadour, Gaulcem Faidit, Bertran de Born, à travers la poésie du fin’amor, diffusent la langue limousine sur une large France méridionale. Une architecture religieuse très variée et abondante parsème la province. Aux nombreuses abbatiales, témoins de l’essor monastique médiéval, s’ajoutent les multiples églises rurales et les sanctuaires de saints régionaux. La grande abbaye Saint-Martial de Limoges, haut lieu de la culture médiévale entre les IXe et XIIIe siècles, fut l'un des centres fondateurs de la polyphonie liturgique. Ces exemples rappellent que le Limousin avait eu dans le passé un rayonnement musical et littéraire considérable.

Quelle est la situation au moment où la Révolution commence ? Et plus particulièrement, quelle place occupent la musique et le chant des églises au sein du territoire qui allait devenir la Haute-Vienne ?

Présentation du territoire

Le département de la Haute-Vienne, limitrophe de six autres départements, situé sur la bordure nord-ouest du Massif central, est traversé d’est en ouest par la Vienne. Son altitude varie de 122 mètres dans la vallée de la Gartempe à 800 mètres dans la Montagne limousine.

• • • Une province en voie de désenclavement

Souvent assez critique envers les paysages et les pratiques agricoles françaises, Arthur Young, traversant la région à cheval en 1787, tombe sous le charme du Limousin qu’il découvre par le nord :

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Le pays croît en beauté… l’aspect général du pays est de beaucoup le plus beau que j’aie vu en France : de nombreuses clôtures et beaucoup de bois ; le feuillage ombreux des châtaigniers donne la même verdure aux collines que les prairies irriguées (vues aujourd’hui pour la première fois) aux vallées. Au loin des chaînes de montagnes forment le fond du tableau et donnent de l’intérêt à tout le paysage… Les routes dans toute cette contrée sont vraiment superbes, bien supérieures à tout ce que j’ai vu en France ou ailleurs…

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Cette dernière phrase reflète l’admiration de Young vis-à-vis de Turgot et a durablement influencé une analyse louangeuse de l’administration de celui-ci en tant qu’Intendant de la généralité de Limoges de 1761 à 1774. Or les routes du Limousin sont bien connues par un état très précis établi fin 1787, qui a été étudié par Alain Blanchard (voir bibliographie). Il en ressort qu’à cette date, seules deux grandes routes sont praticables à peu près par tout temps : les axes Paris-Toulouse par Limoges et Lyon-Bordeaux par Limoges et Périgueux, soit un axe nord-sud et un autre est-ouest avec la capitale de la province au carrefour des deux. Il faut alors moins de quatre jours en diligence pour aller de Limoges à Paris contre plus du double un quart de siècle plus tôt. Le reste du réseau routier ou vicinal demeure à la fin de l’Ancien Régime de très piètre qualité, malgré les efforts des deux intendants qui ont succédé à Turgot, Marius d’Aine (1774-1783) et Meulan d’Ablois à partir de 1784.

Malgré tout, si le « roulage » est difficile, le « portage » permet d’acheminer partout des marchandises à dos d’hommes et de mulets. Ces marchandises circulent activement entre le Limousin et les provinces voisines et entre les différentes parties de la province à travers un important réseau de foires et de marchés. Quant aux hommes, ils parcourent de longues distances, à pied bien souvent, pour aller chercher ailleurs du travail et ramener au pays des revenus complémentaires (maçons). En conclusion de son étude, A. Blanchard estime que qualifier l’ensemble du Limousin d’enclavé semble bien excessif.

• • • Des bœufs gras à la porcelaine, la vitalité des productions limousines

Au XVIIIe siècle, le Limousin est un pays de bocage où les prés et pâturages sont clos de haies. À la polyculture vivrière est associé l'élevage, particulièrement de bovins, nés sur place, nourris de raves et de châtaignes, puis utilisés pour les travaux de l’agriculture et enfin engraissés à destination notamment du marché parisien. J.-P. Delhoume relève que cette spécialisation de l’agriculture limousine dans la production de bœufs gras offre une alternative dans une France alors obsédée par la « tyrannie des blés ». L’élevage des chevaux est également actif, et François de La Guérinière (1688-1751) affirme en 1740 dans ses Eléments de cavalerie que « les chevaux normands et limousins sont les meilleurs qu’il y ait en France ». Plusieurs foires chevalines se tiennent à Châlus et à Limoges où se vendent quantité de poulains.

De l’élevage découle une abondance de matières premières telles que peaux de chevreaux, agneaux et bovins qui alimentent les nombreuses tanneries de Limoges, Saint-Yrieix, Eymoutiers et Saint-Junien. Ces villes possèdent également des moulins à papier. À Limoges, capitale de la province, les productions manufacturières sont nombreuses. Outre l’épinglerie, les textiles, le papier, le cuir…, les spécialités les plus célèbres sont l’émaillage et la porcelaine. Si l’activité des émailleurs décline au XVIIIe siècle, la production de porcelaine au contraire explose durant les vingt dernières années de l’Ancien Régime, après la découverte de kaolin dès 1768 à Saint-Yrieix puis dans d’autres localités.

Ces échanges commerciaux et cette vitalité industrielle démentent donc largement « la représentation traditionnelle du Limousin, souvent vu à travers le prisme de la misère, de la routine, de l’archaïsme et de l’isolement » (J.-P. Delhoume).

• • • 1790 : le découpage en trois du Limousin

1-carte du département

Le département de la Haute-Vienne et ses 6 districts créés en 1790 (carte tirée de La République Française en 84 départements, 1793)

Le 15 février 1790, la Constituante vote la division du royaume en 83 départements. Louis Pérouas estime que pour le Limousin « le nouveau découpage correspondait à la requête de nombreux cahiers de doléances et respecte assez bien les divisions traditionnelles ». C’est ainsi que la province du Limousin, dotée de quelque 700 000 habitants, se trouve partagée en trois départements : la Corrèze, la Creuse et la Haute-Vienne. Il n’y eut pas de problème à délimiter le département de la Corrèze correspondant à l’ancien Bas-Limousin. Face aux exigences locales contradictoires, la tâche en revanche ne fut pas facile pour créer celui de la Creuse, sa frontière entre la Haute-Marche, la Combraille « petit pays borné de l’Auvergne, du Bourbonois et de la Marche », le Franc-Alleu « autre petit pays du ressort d’Auvergne » et quelques parties du Berry et du Poitou étant délicate à tracer.

C’est sous la nouvelle appellation de département de la Haute-Vienne que le 5 février 1790 furent regroupés la Basse-Marche située au nord de la Gartempe, une partie de la Haute-Marche, les deux-tiers de la vicomté de Rochechouart tournée vers le Poitou et toute la partie de la vicomté de Limoges au sud de la Gartempe qui était du Haut-Limousin. Pour délimiter les districts, la discussion fut âpre, notamment entre la ville de Saint-Junien et celle de Rochechouart qui avait souhaité être charentaise et réclamait, en compensation de son agrégation à la Haute-Vienne, d’être chef-lieu de district.

Six districts furent créés, Bellac, Le Dorat, Limoges, Saint-Junien, Saint-Léonard et Saint-Yrieix, ainsi que 40 cantons. La loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800), qui supprima ultérieurement les districts, réduisit également le nombre des circonscriptions administratives à 4 arrondissements et 27 cantons. À l’exception de dix paroisses de l’ancien diocèse de Limoges qui, en 1793, passèrent du département de la Corrèze à celui de la Dordogne, les délimitations des trois départements limousins dessinées en 1790 sont les mêmes encore aujourd’hui.

• • • Les mutations du diocèse de Limoges

L’ancien diocèse de Limoges, un des plus vastes de France, se confondait à peu près avec l’actuelle région du Limousin (Corrèze, Creuse et Haute-Vienne), et débordait légèrement sur les actuels départements de la Charente, de la Vienne, de l’Indre et de la Dordogne. De 1317, date de la création du diocèse de Tulle (qui l’amputa d’une cinquantaine de paroisses seulement sur un total d’environ neuf cents), jusqu’en 1789, il n’a plus varié dans son extension territoriale. Bien qu’étendu, ses revenus sont modestes, environ 26  000 livres par an.

Lorsqu’en 1790 il est décidé de calquer le découpage des diocèses sur celui des départements, le diocèse de Tulle change d’échelle et englobe logiquement les quelque trois cents paroisses du nouveau département de la Corrèze tandis qu’un nouveau diocèse de la Creuse est créé avec Guéret pour siège épiscopal. Le diocèse de Limoges, dans un premier temps, correspond donc strictement au département de la Haute-Vienne. Mais lors du Concordat, les évêchés de Tulle et Guéret sont supprimés et celui de Limoges s’étend à nouveau sur les trois départements, jusqu’en 1822, année où Tulle retrouve son siège épiscopal. Quant à l’évêché de Limoges, échappant à la règle qui voulait un siège épiscopal par département, il continue alors de couvrir, et aujourd’hui encore, non seulement la Haute-Vienne mais aussi la Creuse.

À travers ses chroniques écrites jusqu’en novembre 1790, Martial Legros, vicaire du chapitre Saint-Martial de Limoges, livre de précieuses informations sur les débuts de la Révolution dans le diocèse. Ainsi écrit-il dès 1789 que « chaque jour, [les prêtres] étoient insultés partout où ils osaient se montrer… dans la confusion générale de sentiments, d’opinion, d’actions, on ne savoit plus sur quoi compter ». Les évêques de Limoges et de Tulle s’opposent à la Constitution civile du clergé et, dès 1791, la lutte s’engage entre les évêques constitutionnels nouvellement nommés et les évêques réfractaires qui n’entendent pas renoncer à leur pouvoir. La confusion règne dans le clergé car aux prêtres assermentés et réfractaires s’ajoutent ceux qui se rétractent, ceux qui prêtent serment avec une formule restrictive… On estime qu’environ 1 100 prêtres du Limousin ont été emprisonnés ou déportés sur les pontons de Rochefort, voire guillotinés, particulièrement des chanoines de Limoges, d’Eymoutiers, du Dorat et de Saint-Yrieix.

L’ancien diocèse de Limoges comptait treize chapitres dont trois dans le Bas-Limousin (Saint-Martin de Brive, Sainte-Catherine de Noailles et Saint-Pierre d’Uzerche, dans l’actuel département de la Corrèze), et deux dans ce qui allait devenir la Creuse (Notre-Dame du Mont à Aubusson et Notre-Dame de l’Assomption à Guéret). Il en reste donc huit pour le Haut-Limousin. Ce sont eux que nous allons maintenant passer en revue, en commençant par le chapitre cathédral et celui de Saint-Martial de Limoges.

Limoges, capitale musicale du diocèse

• • • Deux villes en une

Jusqu’à la Révolution, Limoges se compose de deux agglomérations bien distinctes, la Cité, appellation héritée des usages gallo-romains, et le Château, chacune ayant ses institutions municipales particulières.

2-La Cité de Limoges

La Cité de Limoges, plan des trésoriers de France (fin XVIIe s.) (Paul du Courtieux,Histoire de Limoges, p.106)

La Cité est dominée par les institutions ecclésiastiques, avec entre autres la cathédrale Saint-Étienne et son chapitre. A. Leroux notait que « l’histoire de l’évêché de Limoges est l’histoire du pouvoir le plus ancien, le mieux organisé, le plus agissant que connut le Limousin sous l’Ancien Régime ». L’évêque de Limoges est seigneur de la Cité, « jouissant de tous droits de justice, aussi bien temporels que spirituels, mais laissant aux habitants le droit de former pour des détails d’administration publique, une commune, un consulat » (F. Delage, 1946).

Créé postérieurement à la Cité, le Château l’a rapidement dépassée que ce soit en superficie, en population, ou sur le plan de l’activité commerciale et du rôle politique. Cette nouvelle ville prit naissance autour du tombeau de saint Martial : s’instituant gardiens du sépulcre, quelques prêtres s’organisent en communauté canoniale, puis adoptent en 848 la règle de saint Benoît. Comme toujours en pareil cas, la sépulture du saint homme devenant but de pèlerinage, des hôtelleries se construisent, des marchands ouvrent boutique… Pouvant contenir deux cents religieux, l’abbaye Saint-Martial devient l’édifice principal du Château. À son apogée, entre la fin du Haut Moyen-Âge et le Moyen-Âge central, elle représente un très important foyer culturel et artistique, notamment sur le plan musical. Après sa sécularisation en 1535, s’amorce une période de déclin qui se traduit par la dégradation des bâtiments conventuels, dont certains sont détruits dès 1745. La grande église menaçant de s’écrouler, la municipalité de Limoges entreprend en 1791 sa démolition, qui s’achève en 1794. Les reliques de saint Martial sont transférées à l’église Saint-Michel-des-Lions. Comme beaucoup de villes du Midi de la France, le Château de Limoges est une ville régie par des règles coutumières en pays de droit écrit, ces coutumes ne sont pas en vigueur dans la Cité.

Les communautés religieuses sont nombreuses. Deux abbayes d’hommes : Saint-Augustin, première maison de la réforme de Saint Maur, et Saint-Martin (Feuillants). Deux de bénédictines : la Règle et les Allois. En outre, sept communautés d’hommes, Carmes déchaussés, grands Carmes, Dominicains, Augustins, Cordeliers, Récollets, les prêtres de l’Oratoire, et six monastères féminins. Est-il possible de discerner quelle place tient la musique liturgique dans ces nombreux établissements religieux ?

Quant au clergé séculier, il est réparti dans treize paroisses avant la Révolution. En 1802, lors de la réorganisation du culte par le Concordat, le nombre de ces paroisses est réduit à trois : la cathédrale Saint-Étienne, les églises Saint-Pierre-du-Queyroix et Saint-Michel-des-Lions. Le tableau serait incomplet si l’on ne mentionnait pas la place importante qu’occupent les confréries dans la vie sociale de Limoges.

• • • Une particularité limousine : les ostensions

Les ostensions limousines – exposition de saintes reliques à la dévotion publique – trouvent leur origine dans le culte de saint Martial, évangélisateur de l’Aquitaine au milieu du IIIe siècle et premier évêque de Limoges. C’est sur son tombeau et sur les restes d’une église primitive qu’en 848 est érigée une abbaye qui devient rapidement l’une des plus importantes du royaume. Vers la fin du Xe siècle, à l’occasion d’une grave épidémie en Limousin, les évêques, qui se sont réunis à Limoges, ordonnent un jeûne de trois jours et font exposer le corps de saint Martial et apporter dans la ville de nombreuses autres reliques. Le succès de cette ostension pour faire cesser la contagion conduit à son renouvellement, d’abord lors de la venue à Limoges de personnages importants ou en cas de grandes catastrophes, guerres, épidémies. En 1518 il est décidé de pratiquer l’exposition des reliques tous les sept ans.

À la veille de la Révolution, les ostensions de 1778 et 1785 ont permis aux musiciens objets de l’enquête MUSÉFREM de faire montre de leur talent.

• • • La pratique musicale religieuse à Limoges

3-Cathédrale Saint-Étienne

Cathédrale Saint-Étienne de Limoges (cl. Maÿlis Beauvais, juin 2018)

Les lieux où l’on peut entendre de la musique religieuse sont en nombre dans la ville de Limoges. De nombreuses orgues y sont répertoriées à la fin du XVIIIe siècle, outre celles de la cathédrale Saint-Étienne et de la collégiale Saint-Martial. Dès 1600, des orgues avaient été installées dans l’église Saint-Michel-des-Lions où se trouve une communauté de prêtres filleuls. Cet instrument, détruit par un ouragan en 1754, fut refait à neuf et fonctionna jusqu’à la Révolution où il fut « fortement détérioré » selon André Lecler (1921). L’orgue de l’Abbaye de la Règle fut restauré en 1750. Les couvents des Augustins, des grands Carmes, des pères Dominicains et des Ursulines en possédaient également, de même que les Jésuites qui avaient fait faire des orgues pour la chapelle de leur collège (« ez années 1637, 38 et 39 furent faictz les orgues de l’église du Collège »). Après le départ des Jésuites, le collège fut repris en 1763 par des ecclésiastiques du diocèse, mais on manque de témoignage sur ce qu’il advint alors de ses orgues. Enfin, l’église paroissiale Saint-Pierre du Queyroix possédait un instrument à la veille de la Révolution, qui fut restauré au XIXe siècle. C’est donc près d’une dizaine d’orgues qui sont attestées dans les diverses églises de Limoges durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, mais résonnaient-elles toutes effectivement en 1790 ? On manque de renseignement précis en particulier sur les organistes des établissements monastiques.

• • • À la veille de la Révolution, la composition du chapitre de la cathédrale Saint-Étienne est livrée dans le détail par La France ecclésiastique, qui publie les noms de ses 26 chanoines et de ses 4 dignités (Doyen, Chantre, Archidiacre, Sous-chantre). Le doyenné et la chantrerie sont à la nomination et collation du chapitre, l’archidiaconé à celles de l’évêque. Il est précisé en outre qu’il « y a un canonicat affecté à l’abbaye de Bénévent, mais dont l’Abbé ne jouit qu’autant qu’il s’est fait recevoir ». Quant au bas chœur, il est ainsi décrit : « 14 vicaires, 1 maître psalmiste, 4 choristes  ».

L’enquête Muséfrem a confirmé ces chiffres pour l’essentiel. Ainsi trois « choristes » sur quatre ont été identifiés : Louis-Joseph GARDIEN est serpent, Nicolas TISSONNIÈRE chante la basse-contre, et Jean CHABOT est simplement dit « musicien », sans que l’on sache s’il chante ou s’il est instrumentiste. Peut-être joue-t-il de l’un des instruments dont les recherches de Bastien Mailhot attestent la présence à la maîtrise de Limoges : épinette, violon, basse de viole. Quant au 4ème poste de choriste il pourrait n’avoir pas été pourvu en 1790.

Le « maître psalmiste » est en réalité appelé maître de psallette dans les archives : en 1790, il s’agit du sieur Honoré-Étienne ROUTARD, qui a sous son autorité six enfants de chœur. Là encore, B. Mailhot apporte un éclairage sur le travail que pouvait mener le maître avec les six jeunes garçons qui lui étaient confiés :

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« …outre les compositions de leur maître, il semblerait que quelques grandes œuvres composées pour la Chapelle Royale aient servi de modèle aux enfants, notamment à la cathédrale de Limoges où un inventaire de la psallette effectué en 1767 lors de l’arrivée de DUPEYROUX mentionne la présence dans leur salle de classe de deux livres de motets, l’un de Campra, l’autre de Bernier ».

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Seuls ces quatre hommes, ainsi que les six enfants de chœur, figurent dans la liste envoyée le 9 mai 1791 par le Directoire de la Haute-Vienne au Comité ecclésiastique. Un cinquième musicien adulte signe la pétition adressée à « Monsieur le Président de l’Assemblée nationalle » à une date non précisée en 1791 : « Denys organiste du cy devant chapitre de St-Étienne ». Il s’agit de Jean-Baptiste DENYS ou DENIS, sur lequel on est encore assez mal renseigné à l’heure actuelle. Contrairement aux autres musiciens retrouvés qui sont laïcs – y compris le maître de musique –, Jean-Baptiste DENYS, lui, est clerc et se targue du titre de « vicaire de l’église de Limoges ». Il fait donc sans doute partie de ces 14 vicaires cités par La France ecclésiastique et qui, parce que clercs, n’apparaissent généralement pas dans les demandes de pensions des personnels des églises.

L’équilibre est presque réalisé entre musiciens nés sur place et musiciens venus de l’extérieur : deux sont natifs du Limousin (CHABOT et DENYS) ou de la province voisine du Poitou (Louis-Joseph GARDIEN). Deux musiciens viennent d’ailleurs, ROUTARD et TISSONNIÈRE. Le maître de psallette Honoré-Étienne ROUTARD est originaire de Péronne en Picardie, comme l’était également Thomas HOCQUET, qui chantait la basse taille à Limoges en 1784. Celui-ci offrit ses services cette même année, via un certain Monsieur Grellet, à la cathédrale Saint-Pierre de Saintes où il fut accepté. Il est intéressant de remarquer que quelques mois auparavant, en avril 1784, le même intermédiaire est à l'origine du recrutement à Saintes d'Étienne-Bonaventure LAURIER, précédemment haute-contre à la cathédrale Saint-Étienne de Limoges. On ignore en revanche par quel canal Honoré-Étienne ROUTARD était arrivé à Limoges, où il est en poste à partir de 1779, succédant à Jean-Baptiste DUPEYROUX parti pour la collégiale du Dorat. Peut-être par Hubert FANCHON, lui aussi Picard d’origine, et alors choriste à la collégiale Saint-Pierre du Dorat ?

Nicolas TISSONNIÈRE, natif de Paris, âgé d’environ 46 ans et célibataire, est le doyen en âge des musiciens du bas chœur. Il a eu un parcours mouvementé et instable : on le suit d’année en année à Orléans, Bourges, Dijon, Blois, Luçon, Poitiers (d’où il est brutalement congédié…), Saintes (en 1784) et Bordeaux avant son arrivée à Limoges où il reste environ cinq ans. En novembre 1790 le Collège fait appel à lui « pour la solennité de Sainte-Catherine ». Toutefois TISSONNIÈRE n’est sans doute pas assez implanté à Limoges pour y poursuivre durablement son service à la cathédrale constitutionnelle comme le font CHABOT, GARDIEN ou ROUTARD. Après avoir participé à quelques démarches collectives (il est signataire de la « Petition des musiciens des eglises cathédrale et collégiale de la ville de Limoges à l'assemblée nationale » en 1791), il quitte sans retour la ville et le Limousin. Dès septembre 1792, on le retrouve entrant à l’Hôtel-Dieu à Paris, sans doute malade, toujours qualifié de « chantre ».

Le serpent Louis-Joseph GARDIEN, natif de Poitiers, était arrivé à vingt ans à la cathédrale Saint-Étienne. Il se marie à Limoges en 1777, avec pour témoin Léonard ROY, futur maître de musique du chapitre Saint-Étienne d'Eymoutiers. Le « sieur GARDIEN, musicien-serpent » est également sollicité par le Collège de Limoges en 1783 « pour son assistance à la solemnité de la Circoncision » de même que pour « la solennité de Sainte-Catherine ». Il meurt à 41 ans seulement en 1794.

Deux des musiciens de la cathédrale de Limoges poursuivront leur carrière musicale bien au-delà de la Révolution : Jean CHABOT est qualifié d’artiste puis d’artiste lyrique et musicien encore à 70 ans ; Honoré-Étienne ROUTARD finit ses jours comme « chef de musique » à la cathédrale de Montpellier en 1823.

4-Livre d’orgue de Limoges

Le Livre d'Orgue de Limoges confectionné entre 1710 et 1725 (Bibliothèque francophone multimédia)

• • • La puissante collégiale Saint-Martial est très pauvrement traitée dans la France ecclésiastique de 1790 : seuls sont mentionnés ses trois principaux dignitaires (abbé commendataire, prévôt, chantre), sans qu’il soit fait mention de l’existence d’un bas chœur. La collégiale est toutefois un lieu de musique, même si elle n’a plus le prestige dont elle avait joui à l’époque médiévale. Les orgues y résonnent depuis au moins deux cents ans puisqu’en 1587 un certain Gabriel RANCIAT était qualifié d'organiste à Saint-Martial de Limoges. S’y côtoient en 1790 un maître de psallette, Pierre-Dominique LONDEIX, une organiste, Marie-Valérie LONDEIX, quatre musiciens, les deux frères BONNETAUD dits NADAUD, dont l’aîné est serpent, Pierre-Philippe HARRAULT dit BOURGUIGNON, Léonard LAPLAUD et six enfants de chœur : Michel BONNADIER, Laurent CHARBONNET, Jean-Baptiste PICHET, Jean-Baptiste VILARD, Martial DESBORDES et Balthazar BONNEAU. Tous figurent dans les dossiers reçus au Comité ecclésiastique.

Pierre-Dominique LONDEIX, jeune prêtre de 23 ans, a remplacé son père en 1785 dans sa fonction de maître de psallette. Il est originaire de Limoges ainsi que sa sœur Marie-Valérie LONDEIX. D’où sont natifs les frères BONNETAUD ? Très certainement de Limoges, leurs états de service respectifs permettent de dire qu’ils sont rentrés dès l’âge de cinq ans au chapitre de la collégiale où ils ont passé « toute leur vie » (ils sont âgés de 51 ans et 49 ans). Quant à Léonard LAPLAUD, son patronyme sonne bien limousin mais rien ne permet d’affirmer qu’il est né à Limoges. Pierre-Philippe HARRAULT, originaire du diocèse de Sens – d'où son surnom de Bourguignon –, âgé de 60 ans, est le doyen en âge du bas chœur.

La Révolution ne semble pas avoir découragé la vocation musicale de Jean-Baptiste BONNETAUD dit NADAUD (jeune) qui finit ses jours comme musicien, ni celle de Léonard LAPLAUD que l’on retrouve « artiste lyrique » sur l’acte de mariage de sa fille en 1820 à Limoges. Quant au cloutier bourguignon, Pierre-Philippe HARRAULT, devenu musicien choriste au chapitre collégial Saint-Martial à l’âge de 30 ans, il est régulièrement désigné comme « ex-choriste » jusqu’à la fin de ses jours en 1802. Si en 1807, l'ancien enfant de chœur Michel BONNADIER est confiseur, l’histoire ne dit pas encore ce que sont devenus les autres enfants de chœur…

• • • Une lignée de musiciens, la famille LONDEIX, se remarque au sein du chapitre Saint-Martial. Pierre LONDEIX, né en 1678, avait été maître de psallette de Saint-Martial puis choriste. Son fils Martial LONDEIX assume à son tour la charge de maître à partir de 1750 environ. Parmi ses très nombreux enfants, plusieurs deviennent musiciens. Pierre-Dominique LONDEIX, prêtre, hérite du poste de maître de musique en 1785 à la mort de leur père ; revenu vivant de sa déportation sur les pontons de Rochefort, il meurt en exil en Espagne où il se réfugie en 1797. Michel LONDEIX a été un temps organiste de la paroisse Saint-Michel et le collège fit appel à ses services en 1766, année où il fut payé « 8 sols à LANDEIX [sic], organiste, pour les fêtes de Notre-Dame d’Aoust de Sainte-Catherine et du jour de l’an ». Quant à Marie-Valérie LONDEIX, elle touche l’orgue de la collégiale dès l’âge de dix ans en 1772 et jusqu’à la fermeture du chapitre. En 1788, elle reçoit elle aussi des gages du collège : « Payé 12 ll. à Mlle LONDEIX, pour avoir touché de l’orgue aux solennités de l’église pendant l’année ». Elle fut la dernière organiste de Saint-Martial et mourut en décembre 1791 âgée de 30 ans, sans doute de la « pulmonie » dont elle se disait atteinte lors de ses démarches de l’année précédente.

Le talent de la famille LONDEIX est salué à deux reprises dans la presse locale (Feuille hebdomadaire de la généralité de Limoges) en 1778. Lors de la clôture de l’Ostension « faite selon l’ancienne coutume, le mardi de la Pentecôte, 9 juin […] la Grand’Messe, qui fut chantée en musique, fit honneur au goût & aux talens de M. LONDEIX, Maître de Psallette ». Et lors de l’élection du nouveau provincial des Récollets :

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Le discours [du prédicateur du roi] a été suivi d’une excellente symphonie, parfaitement bien exécutée par MM. les Amateurs de notre ville, à la tête desquels étoient MM. BERTRAND & LONDEIX, leurs Maîtres. À cette symphonie succéda un Motet à grand chœur. Ce morceau, du meilleur goût, fut très bien rendu. […] La cérémonie fut terminée par une autre symphonie, qui, comme la première, fit beaucoup d’honneur aux talens de MM. les Amateurs.

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De même, dans son histoire de l'église Saint-Michel-des-Lions, le chanoine Lecler note à propos d’un service funèbre solennel célébré en 1779 dans cette église :

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M.Londeix, maître de musique de l'église collégiale de Saint-Martial, a fait entendre la messe de Giles et le superbe motet, Super flumina Babylonis, de M. Giroud [Giroust] maître de musique de la chapelle du Roi. MM. les amateurs de Limoges ont aidé à l'exécution de ces différents morceaux.

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Dans les occasions qui nécessitent un nombre conséquent de musiciens, amateurs et professionnels s’unissent donc, les premiers venant renforcer les trop maigres effectifs des seconds. Cette coopération démontre qu’à Limoges comme dans bien d’autres villes, les musiciens d’Église sont liés aux cercles musicaux locaux et contribuent à l’animation musicale de la ville. Quant aux œuvres mentionnées, elles manifestent un intérêt pour un répertoire de qualité, déjà ancien (Jean Gille) ou plus récent (François Giroust).

D’autres lieux de musique existent assurément dans la ville de Limoges mais demeurent plus difficiles à connaître. Les principales paroisses salarient peut-être chantres et organistes. De même, dans plusieurs couvents existaient des orgues mais l’on ignore qui les touchait et même si on les entendait toutes effectivement durant les cérémonies à la fin des années 1780. Chez les Ursulines où vivaient deux sœurs LONDEIX, peut-être l’une des deux ou les deux touchaient-elles l’orgue ?

Six collégiales, toutes lieux de musique en 1790

De Saint-Pierre-du-Dorat au nord, en Basse-Marche, à Saint-Yrieix-la-Perche tout au sud, en passant par Saint-Junien à l’ouest et Saint-Léonard-de-Noblat, Eymoutiers et Saint-Germain-les-Belles à l’est et au sud-est de Limoges, le nouveau département compte six collégiales qui, toutes, à des degrés divers, se sont révélées à travers l’enquête Muséfrem comme d’actifs lieux de musique.

Saint-Pierre du Dorat : huit voix sous les voûtes romanes

• • • La ville du Dorat est la capitale de la Basse-Marche, province qui constitue sous l’Ancien Régime une entité distincte du Limousin. Les différences se manifestent notamment dans le droit coutumier : alors que le Limousin se rattache à la France méridionale où l’inégalité successorale est de règle, la Basse-Marche pratique un partage des héritages fondé sur la recherche de l’équité entre les descendants, comme dans le Poitou limitrophe. En matière religieuse, les villes de la Marche ignorent les confréries de pénitents qui, au contraire, fleurissent en Limousin dès le XVIIe siècle comme en Provence et Languedoc. Enfin, la limite entre Haut-Limousin et Basse-Marche correspond aussi à la frontière entre la langue d’oc et la langue d’oïl.

La ville du Dorat, implantée sur un point culminant, s’est développée autour d’un château et d’un collège de chanoines que l’on dit fondé à la fin du Xe siècle. Chef-lieu de sénéchaussée depuis 1572, elle regroupe au XVIIIe siècle diverses fonctions urbaines. À la suite des lois successives réformant l’organisation territoriale de la justice, les officiers municipaux rédigent à l’intention des gouvernants parisiens des « Réclamations de la ville du Dorat, ci-devant capitale de la Basse-Marche, département de la Haute-Vienne, au conseil d'État, tribunat et corps législatif », qui dressent un tableau des fonctions de la ville à la veille de la Révolution :

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Qu'a perdu le Dorât ? Une très grande sénéchaussée, qui donnait l'existence à plus de trente familles, un riche Chapitre, dont vivoient trente à quarante maisons, un petit collège, un couvent de Récollets chargé de l'éducation des enfants pauvres, des Sœurs grises qui instruisaient les filles pauvres et tenaient une filature de coton pour les faire travailler, enfin le plus bel et le plus riche hospice de la province après Limoges…

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L’on remarque que le « riche chapitre » vient en deuxième position dans la liste des regrets ; c’est dire son importance à l’échelle de la ville.

5-L’église collégiale du Dorat

L’église collégiale du Dorat aujourd’hui (cl. Maÿlis Beauvais, juin 2018)

• • • La collégiale Saint-Pierre, reconstruite au XIIe siècle sur un édifice antérieur, demeure aujourd’hui encore un joyau de l’art roman. Son architecture, qui reprend les éléments monumentaux des grandes églises romanes du Limousin, témoigne de l'ambition des chanoines, qui prend appui sur la renommée de deux saints locaux – Israël et Théobald – dont les reliques, conservées à la collégiale, sont exposées et portées en procession à partir de 1659 dans le cadre des ostensions septennales.

En 1790, les chanoines de Saint-Pierre sont au nombre de 17, qui se partageront presque à égalité entre « insermentés » (9) et « assermentés » (8) dont 3 sont ensuite inscrits comme « rétractataires ». Cinq chanoines furent déportés sur les pontons de Rochefort (trois périrent et deux survécurent), tandis qu’un autre fut déporté en Espagne en compagnie de deux autres prêtres.

• • • Le corps de musique compte quatre hommes et quatre enfants de chœur. Les archives du chapitre ont été détruites lors d’un incendie dès le commencement de la Révolution, ce qui interdit de connaître avec précision la carrière antérieure des musiciens et choristes. Toutefois la physionomie du bas chœur en 1790 se dessine clairement.

Il est composé d’un jeune maître de musique, François AUDIGUET, autour duquel se regroupent les musiciens et choristes Joseph COUDAMY, Jean-Baptiste BONNESSET et Joseph CORDEAU ainsi que quatre enfants de chœur, Léonard COUDAMY, Jacques BONNESSET, Joseph BOUCQUET et Antoine DUPEYROUX.

La plupart de ceux qui composent ce corps de musique exercent ou possèdent un métier en parallèle : COUDAMY est tailleur d’habits, BONNESSET père est cordonnier, CORDEAU charpentier. La Révolution ne semble pas avoir perturbé outre mesure les membres du bas chœur, chacun continuant d’exercer son métier artisanal, à l’exception d’AUDIGUET, qui persévéra dans la musique en quittant la ville, et du fils de l’ancien maître de musique de la cathédrale Saint-Étienne de Limoges, Antoine DUPEYROUX, que l’on retrouve en 1793 au 81e régiment d'infanterie de ligne – peut-être en tant que musicien ? –, et qui finit sergent en 1812.

En revanche tous n’adoptèrent pas la même position politique. L’ancien maître de psallette, AUDIGUET, ainsi que sa mère figurent sur la « liste des personnes réputées suspectes au terme du décret du 17 septembre 1793 ». Inversement, en décembre de la même année, l’ancien organiste Joseph COUDAMY est l’un des douze membres d'un « nouveau comité de surveillance au district du Dorat ». Il est alors qualifié de « marchand ». Il reprend par la suite ses anciennes activités, à une date qui demeure inconnue : à son décès en 1826 il est dit « chantre », alors qu’en 1797 il se déclarait « ex-choriste ».

À Saint-Junien : un corps de musique étoffé et diversifié

6-Chasse en émaux de Limoges

Chasse en émaux de Limoges du XIIe s., faisant partie des trésors de la collégiale St-Junien

• • • C’est autour du tombeau de saint Junien, ermite du VIe siècle, que s’est installée la ville qui devient vite un centre religieux très florissant. Une nouvelle église est construite en plusieurs étapes à partir du Xe siècle. Outre l’église – seule à subsister de nos jours et qui est une des plus belles et des plus grandes du Limousin –, l’ensemble collégial comprenait autour d’un cloître un imposant ensemble de bâtiments, dont la psallette du chapitre.

Les pèlerinages ont favorisé le commerce et attiré la population. Aux ressources tirés du sol (blé, vigne, élevage des bovins) s’ajoutent celles liées à l’eau de la Vienne. La ganterie, la mégisserie et la papeterie, déjà renommées aux derniers siècles de l’Ancien Régime, assureront une réelle prospérité à la ville au cours du siècle suivant.

• • • Le bas chœur de Saint-Junien est numériquement l’un des plus importants du Haut-Limousin – en dehors de Limoges –, et l’un des plus diversifiés. En effet, il décline toute la palette des fonctions musicales, un maître de psallette, deux organistes, un serpent-basson, trois musiciens-choristes et au moins trois enfants de chœur.

Le maître de psallette Michel DENYS, dit DUJARDIN, a des revenus particulièrement élevés (900 livres) par rapport à ses confrères de Saint-Étienne de Limoges (684 livres), du Dorat (500 livres) ou de Saint-Yrieix (150 livres). Originaire du Limousin, il est frère de l’organiste de la cathédrale de Limoges, Jean-Baptiste DENYS. Ce père de famille s’engage au service de la patrie : parti « pour la Vendée », il meurt d’une blessure à l’hospice de Niort le 9 prairial an III [28 mai 1795]. La famille JOUVY, père et fils, allie la fonction d’organiste à celle de « marchand sergetier ». L’organiste en titre est le père, rémunéré 270 livres, tandis que son fils le seconde pour seulement 30 livres par an. Le fils meurt dès 1791 à l’âge de 33 ans, le père peu après, en 1796. La famille LAVOUTE, père et fils, natifs de Saint-Junien, sont tous deux musiciens et choristes et disent avoir « passé presque toute leur vie au service du chapitre ». Le père, Étienne LAVOUTE, est parallèlement tailleur d’habits. Comme chez les Jouvy, leurs gages sont contrastés : 90 livres pour le père, 30 livres pour le fils, probablement dans l’attente d’un passage de témoin de l’un à l’autre. Le père « attendu son grand âge » (70 ans) obtient une pension de 72 livres, le fils n’aura qu’une gratification de 30 livres. Le serpent-basson et choriste Pierre HITIER, âgé de 46 ans, gagne quant à lui 200 livres de « gages ou casuel ». Deux de ses fils sont enfants de chœur. Il ne quitte pas sa ville natale de Saint Junien où on l’aperçoit ensuite comme cordonnier, métier qu’il exerçait sans doute déjà auparavant tout en assurant son service à la collégiale. À la fin de sa vie il est marguillier de la paroisse, comme l’avait été son père. Le musicien Jean COMPAING, père de famille nombreuse, natif également de Saint-Junien, apparaît ensuite comme perruquier.

Toutes ces familles au service de l’Église sont liées par une intense sociabilité qui se devine à travers leurs présences réciproques aux cérémonies familiales des unes et des autres.

Le chapitre mal connu de Saint-Léonard-de-Noblat

7-La Collégiale St-Léonard-de-Nobla

La Collégiale St-Léonard-de-Noblat (cl. Maÿlis Beauvais, août 2018)

• • • C'est du culte rendu à saint Léonard que naît le bourg appelé Saint-Léonard-de-Noblat. Selon la tradition, Léonard, issu d'une famille d'officiers de la cour du roi Clovis au Ve siècle, se serait retiré non loin de Limoges dans la forêt de Pauvain, sur un plateau dominant la rive droite de la Vienne. Au début du XIIe siècle, son culte a pris une telle ampleur que des clercs forment un « collège » afin de veiller sur les reliques et d’accueillir les pèlerins. Bien située à proximité de la rivière et sur une voie antique allant de Bourges à Bordeaux, la ville se forme, s’entoure de fossés et de remparts et devient une étape sur les chemins de Saint-Jacques.

Dès le XIIIe siècle, différentes activités liées à l’eau se développent, notamment les moulins à farine et à huile, les moulins foulons et à tan ainsi que ceux à battre le cuivre, suivis au XVe siècle des moulins à papier. Chaudronnerie, tissus, papiers, cuirs alimentent un commerce qui ne s’arrête pas aux limites de la province et qui apporte à la ville richesse et prospérité dont témoignent encore aujourd’hui ses nombreuses maisons cossues du XVIIIe siècle. Deux communautés religieuses s’installent, en 1594 les Récollets, non loin des remparts, et en 1652 les Filles de Notre-Dame, près de la collégiale. La ville compte environ 6 800 habitants à la veille de la Révolution.
-> image 7 : la Collégiale St-Léonard-de-Noblat (cl. Maÿlis Beauvais, août 2018)

• • • Les connaissances sur le chapitre de Saint-Léonard sont lacunaires en raison de la disparition de l’essentiel des archives capitulaires. La collégiale fut en chantier pendant tout le XIIe siècle et jusqu’au début du XIIIe siècle. Après une période prospère, les chanoines subirent comme toute la province les guerres, famines et épidémies. On manque ensuite cruellement d’informations sur la vie du chapitre jusqu’à sa suppression en 1790. La France ecclésiastique à la veille de la Révolution ne mentionne qu’une dignité, le Prieur, M. de Gausargues.

Concernant la musique, on relève que deux frères, Mathieu et Léonard LECLERC, originaires de Saint-Léonard, accompagnent les chanoines lors des offices jusqu’à la fin de 1790. Le premier est chantre, le second « chantre et joueur de serpent ». Mathieu, l’aîné, ne reçoit du chapitre que 180 livres par an, tandis que son frère Léonard, de quinze ans son cadet, a su monnayer sa compétence de serpent pour obtenir 200 livres. Tous deux sont en même temps cordonniers. Un troisième homme, Pierre ROUGERIE, touche 170 livres du chapitre auxquelles s’ajoutent 30 livres de casuel, mais il n'est pas certain qu'il soit musicien. Enfin, le chapitre rémunère un bedeau (60 livres) et entretient des enfants de chœur dont nous ignorons le nombre, les âges et les noms ; nous ne ne savons pas non plus qui les instruisait.

Après la suppression du chapitre, tandis que son frère part exercer ailleurs son métier de cordonnier, Mathieu LECLERC reste à Saint-Léonard-de-Noblat et est à nouveau qualifié de « musicien » au début du XIXe siècle, notamment dans son acte de décès (1812). Probablement a-t-il repris ses fonctions à la réouverture de l’église, devenue paroissiale.

Saint-Étienne d’Eymoutiers et ses musiciens zélés patriotes

• • • Placée au centre du Limousin, la ville d’Eymoutiers se trouve à 50 km au sud-est de Limoges, sur la rive gauche de la Vienne. Le nom Ayen-Moutiers, contracté en Aymoutiers puis Eymoutiers, signifiant « le monastère sous la colline », résume les origines de la ville : la tradition veut, là encore, qu’un monastère ait été érigé sur le tombeau d’un ermite et que le noyau urbain se soit développé autour de lui. En 1428, une charte d’affranchissement autorise la construction de « murailles, tours et fossés », qui enserrent dès lors la cité jusqu’à la Révolution. Au cours du XIXe siècle, les remaniements ont définitivement eu raison de ce qui restait des murailles. Cependant, la vieille cité a su garder de nombreuses demeures qui témoignent aujourd’hui de sa vitalité et de son importance passées.

L’économie ancienne d’Eymoutiers est dominée par le travail du cuir, avec de nombreuses tanneries installées au bord de la Vienne, au point que les habitants sont appelés les Pelauds (ceux qui pèlent la peau). La ville possède un hospice, créé dès le XIIIe siècle, un important couvent d’Ursulines qui s’occupent de l’éducation des filles jusqu’à la Révolution ; des petites écoles sont financées par le chapitre. En 1777, à l’instigation de l’évêque, est fondé un collège de garçons dirigé jusqu’en 1790 par un prêtre, François Richard, par ailleurs écrivain et poète en langue limousine. À la fin de l’Ancien Régime, Eymoutiers est un bourg prospère et actif d’un peu plus de 2 000 habitants, comportant trois églises, la collégiale Saint-Étienne et les églises paroissiales Notre-Dame et Saint-Pierre.

À la collégiale Saint-Étienne le nombre de chanoines a régulièrement diminué depuis la période médiévale, passant de trente à vingt puis à quinze. En 1790, il se compose « d’un prévôt, de treize chanoines y compris le théologal, de six grands vicaires et de trois petits vicaires et enfin d'un organiste, d'un serpent et de deux enfants de chœur » (Ad87/ 9G3). Le prévôt est l’unique dignité mentionnée par La France ecclésiastique de 1790. Si l’histoire musicale de la collégiale reste incomplètement connue, l’enquête a fait émerger plusieurs figures intéressantes.

• • • En 1790, deux musiciens sont avérés, l’organiste Antoine ROUX et le serpent Jacques SAUTEREAU, et d’autres silhouettes musicales les environnent.

8-Orgues de la collégiale Saint-Étienne d’Eymoutiers

Les plus anciennes orgues du Limousin à la collégiale Saint-Étienne d’Eymoutiers, (cl. Maÿlis Beauvais, août 2018)

D’après un acte notarié du 24 avril 1710, l’orgue d’Eymoutiers a été acheté par les chanoines, pour 1 100 livres, à Martin Carrouge, facteur parisien réputé à qui sont notamment dues les orgues de l’abbatiale de La Chaise-Dieu et de Saint-Front de Périgueux. Aujourd’hui ne subsiste que le ‘squelette’ de l’orgue ; la mécanique a quasiment disparu mais le sommier du XVIIIe siècle, en très mauvais état, renseigne sur la manière dont se jouait l’instrument. Parmi les organistes repérés à Saint-Étienne d’Eymoutiers, il faut signaler au milieu du XVIIIe siècle Dominique LAGUNA, jeune frère du célèbre Joseph LAGUNA, organiste et compositeur.

L’organiste de 1790, Antoine ROUX, originaire d’Eymoutiers, y avait très probablement été enfant de chœur. En 1774, à la mort de Philippe-André VINCENT, clerc tonsuré et organiste de la collégiale, il est à peine âgé de 11 ans et il est donc peu probable qu’il lui ait immédiatement succédé. Il faut d’ailleurs attendre 1784 pour qu’un document mentionne clairement ROUX comme organiste du chapitre.

La biographie du serpent Jacques SAUTEREAU a pu être précisée grâce à la complémentarité des résultats obtenus par l’enquête dans diverses régions. Il est en effet originaire de Bretagne, où il a reçu sa formation musicale en tant qu’enfant de chœur à la cathédrale Saint-Pierre de Rennes. Son père y est serpent et basson depuis 1751, comme l’ont montré les relevés de Marie-Claire Mussat dans les registres capitulaires rennais. C’est en 1783, à l’occasion de son mariage avec une jeune fille d’Eymoutiers que nous retrouvons la trace de Jacques SAUTEREAU, alors âgé de 30 ans. Les bans n’ayant été publiés qu’à Notre-Dame d’Eymoutiers, sa paroisse de résidence, il n’est pas alors nouveau venu dans la ville. Il pourrait avoir succédé dès 1776 à Étienne-Bonaventure LAURIER, bien connu par plusieurs études.

En 1778 le chapitre avait fait appel à un maître de musique nommé Léonard ROY de LAGRANGE. Celui-ci était resté jusqu’à l’été 1783, et était alors parti pour Angoulême, puis pour La Rochefoucauld en Angoumois et enfin pour Poitiers. Nous n’avons aucune trace d’un éventuel remplaçant à ce poste en 1790.

De même, aucune information nominative n’a pu être retrouvée sur les deux enfants de chœur attestés à la collégiale à la veille de la Révolution. À cet effectif restreint (deux musiciens adultes, deux enfants de chœur) s’ajoutent pour le plain chant neuf prêtres portant le titre de grands ou de petits vicaires. Le concours des trois « petits vicaires » semble toutefois des plus réduit, puisque « …comme ils n’assistent point au chœur et que la plupart sont pourvus de bénéfices incompatibles, le chapitre ne leur donne aucune rétribution ». La somme allouée annuellement par le chapitre au bas chœur est seulement de 180 livres, que se partagent à parts égales ROUX et SAUTEREAU, qui reçoivent aussi 30 setiers de seigle. L’entretien des enfants de chœur se monte à 24 setiers de seigle. À titre de comparaison, dans les chapitres de Tulle ou Uzerche dans le Bas-Limousin, les musiciens gagnent en moyenne 300 livres. Peut-être est-ce pour cette raison que des musiciens tels que les serpents LAURIER et HOURY ou le maître de musique ROY de LAGRANGE n’ont fait que passer à Eymoutiers ? En 1790 Étienne-Bonaventure LAURIER est payé 700 livres pour chanter la haute contre à la cathédrale de Saintes…

• • • Eymoutiers « est à la hauteur de la Révolution ». La Révolution se présente tout d’abord sous un jour paisible à Eymoutiers. C’est l’un des tanneurs les plus riches de la ville, Jean-Baptiste Cramouzaud, qui est chargé de remettre les cahiers de doléances et qui devient en 1789 le premier maire, entouré de personnalités modérées.

Mais François Masmoret, un curé constitutionnel, ancien « petit vicaire » de Saint-Étienne, prend rapidement la tête des patriotes locaux et, avec l’aide des Jacobins de Limoges, envoie à la guillotine ou en déportation sur les pontons de Rochefort plusieurs membres de son ci-devant chapitre. À ses côtés, l’organiste ROUX et le serpent SAUTEREAU font partie des fondateurs de la société populaire « Les Amis de la Constitution », plus connue sous le nom de « club des Jacobins ». Devenu adjudant de la Garde nationale, Antoine ROUX conduit les suspects à la maison d’arrêt de Limoges, dont des prêtres réfractaires destinés à l’échafaud, et notamment l’ancien théologal du chapitre. Avec zèle, il contribue à purger « tous les lieux où l’aristocratie et le fanatisme agonisant faisaient leurs derniers efforts, surtout dans la ville d’Eymoutiers, qui depuis la Révolution, n’avait été qu’un repaire de brigands et de prêtres réfractaires ». C’est ainsi que le Comité de surveillance de la Haute-Vienne se félicite des succès dus au zèle des patriotes, « notamment à Eymoutiers, ville rebelle depuis la Révolution, et qui, maintenant et depuis que la guillotine l’a purgée des prêtres réfractaires qui s’y cachaient est à la hauteur de la Révolution ».

On retrouve plus tard Antoine ROUX comme « marchand aubergiste » puis comme commissaire de police. Il finit ses jours à Eymoutiers. Quant à SAUTEREAU, volontaire en 1793 pour partir défendre la patrie, nous perdons sa trace entre 1797, année de son second mariage, jusqu’à son décès en 1816 à Rennes, sa ville natale.

Trois hommes et quatre enfants à la collégiale de Saint-Germain

• • • Sous l’Ancien Régime, cette petite ville est appelée joliment Saint-Germain-les-Belles-Filles. Cette dénomination serait due à un séjour du roi Henri IV, séduit par la gent féminine du lieu, qui proclama que le bourg de Saint-Germain se nommerait désormais Saint-Germain-les-Belles-Filles, appellation sous laquelle il figure sur la carte de Cassini. Situé à quelque 40 km au sud de Limoges, ce bourg castral, mentionné dès le XIe siècle, fait partie d’une seigneurie cédée au milieu du XIVe siècle aux Roger de Beaufort, riche famille du Bas-Limousin qui compte deux papes d’Avignon. Le cardinal Hugues, frère du pape Clément VI, prend en 1351 des dispositions financières pour la fondation d’une collégiale destinée à recevoir sa sépulture. Après sa mort (octobre 1363), le cardinal Pierre (futur Grégoire XI), son neveu et exécuteur testamentaire, décide de faire bâtir cette église à Saint-Germain-les-Belles, terre récemment acquise par la famille. Construit entre 1371 et 1384 et fortifié, l’édifice remplace une ancienne église romane, qui dominait le bourg. En 1384 l’église est érigée en collégiale, et dotée d’un chapitre de treize chanoines, dont le doyen a rang de seigneur.

Saint-Germain-les-Belles n’a pas de spécificité économique particulière. Son territoire pratique l’agriculture vivrière et l’élevage, comme dans la plus grande partie du Haut-Limousin. En 1793, la petite ville compte 2 735 habitants.

• • • En 1790, le chapitre de Saint-Germain continue en théorie de compter 13 chanoines, « y compris le doyen », bien qu’en 1786 il soit fait état de 10 chanoines seulement (A. Leclerc, Dictionnaire historique…). L’abbé Texier précise : « Une prébende était annexée à la cure, par le titre de fondation. Des chanoines, deux devaient être sous-diacres, deux diacres et les autres prêtres, ou du moins se faire promouvoir à ces ordres sacrés dans l’année de leur nomination ». La France ecclésiastique de 1790 ne cite que le Doyen, M. de Belliste.

En 1792, le doyen est emprisonné à Limoges, à l’abbaye de la Règle, tandis que la municipalité de Saint-Germain procède à la séquestration de tous ses biens. Provisoirement libéré en 1795, il est de nouveau enfermé et n’exerce plus de ministère après le Concordat.

• • • Le bas chœur de la Collégiale est composé en 1790 de sept personnes, un maître de musique chenu, Jean LEYSSENNE, un « musicien » Jean BARON, un jeune « choriste » André CHERRIERES, tous laïcs, mariés et pères de famille, et quatre enfants de chœur dont, pour une fois, les identités sont connues, ce qui a permis de mener l’enquête sur eux.

Seul Jean BARON est venu d’une région (relativement) lointaine, Cosne-sur-Loire en Nivernais, dans le diocèse d’Auxerre, à quelque 260 km de là. Tout laisse supposer que, comme ensuite son jeune frère Marin, il y avait reçu sa formation musicale et fait ses premières armes. Une partie de son itinéraire reste encore inconnue à ce jour, mais l’on sait qu’avant d’arriver à Saint-Germain-les-Belles, vers 1780 ou 1781, il fut chantre à la collégiale Saint-Louis du Louvre à Paris en 1778-1779. Son parcours qui s’annonçait relevé sur le plan musical, se termine dans un petit village de Corrèze comme « charon et cy devant chantre pensionné par le gouvernement » selon son acte de décès en 1801. Jean BARON a donc renoué avec le métier de son père qui était maître charron à Cosne-sur-Loire. Son frère Marin BARON a une tout autre destinée : brièvement serpent puis maître de la psallette de Saint-Germain, il est parti en novembre 1786 pour la cathédrale de Tulle et sa reconversion pendant et après la Révolution le mènera jusqu’à Clermont-Ferrand où il terminera sa vie comme commissaire-priseur.

Le passage par Paris de Jean BARON ne lui a donc pas permis ensuite de se hisser au rang de maître de musique, même dans une modeste collégiale comme celle de Saint-Germain. Après le départ de son frère pour Tulle, la fonction de maître est dévolue – peut-être à l’ancienneté – à Jean LEYSSENNE, qui allie le métier de cordonnier et le service de la collégiale. Les administrateurs du Département disent de lui en 1790 qu’il est « âgé de 67 ans dont il en a passé 57 au service du chapitre », ce qui résume en peu de mots un destin immobile. Quant au « choriste » André CHERRIERES, c’est lui aussi un ancien enfant de chœur, « âgé de 25 ans dont il en a passé 16 au service du chapitre ». Reconverti en marchand boucher après la fermeture du chapitre, il renoue avec le service de l’église puisqu’à son décès en 1840 il est « sacristain et chantre de l’église paroissiale », qui n’est autre que l’ancienne collégiale fortifiée.

Les enfants de chœur se nomment Élie BESSOU (12 ans), Guy PEYROUX (12 ans), Pierre RILHAC (8 ans) et Thomas FAURE. Nous n’avons pas d’informations sur ce dernier. Les autres sont tous nés à Saint-Germain même. BESSOU, fils de métayer, devient cultivateur, PEYROUX et RILHAC, tous deux fils de cordonnier, deviennent respectivement maréchal ferrant pour l’un et aubergiste et cordonnier pour l’autre.

La collégiale de Saint-Yrieix : orgue, psallette et symphonie…

9-Copie du chef reliquaire

Copie du chef reliquaire de St-Yrieix (cl. Maÿlis Beauvais, juin 2018)

• • • Comme beaucoup d’autres villes du Limousin, Saint-Yrieix doit ses origines à un monastère créé par un saint homme, Yrieix, en latin Aredius, « un habitant de la ville de Limoges, issu de parents de sa région, qui n’étaient pas de condition médiocre mais qui étaient bien nés », selon Grégoire de Tours, son ami et contemporain. Yrieix crée vers 530 « un monastère à Attanum, sur une de ses villae, à 40 km de Limoges, transforme sa domesticité en communauté monastique et sa maison en monastère placé sous la règle de Cassien, Basile et autres abbés ». Le monastère d’Attane est placé sous la protection du monastère de Saint-Martin de Tours – et non de l’évêque de Limoges – ainsi qu’Yrieix l’a demandé dans son testament. Comme le remarque Anne Massoni, « ce lien extraordinaire propre à [l’église] Saint-Yrieix [lui] donne une place tout à fait à part parmi les chapitres limousins ». À sa mort en 591, la renommée d’Yrieix fait de lui un saint.

Les maisons qui se groupent autour de ce monastère donnent naissance à une ville qui prend le nom de son fondateur : l’appellation romaine d’Attane fut remplacée par celle d’Aredius qui devint en langue limousine, Sent Iriès puis Saint-Yrieix. Le gentilé donné à ses habitants, les Arédiens, se réfère au nom latin d’Yrieix.

• • • La principale ressource des habitants de Saint-Yrieix venait de l’agriculture jusqu’à ce que, en 1768, l’exploitation du kaolin et l’industrie porcelainière démultiplient les activités : terrassiers, voituriers, menuisiers, forgerons... et tous les métiers de la porcelaine elle-même. Le site de Marcognac, hameau de Saint-Yreix, fut un des centres névralgiques de cet essor.

Il y avait aussi à Saint-Yrieix, un Grand Hôpital ou Aumônerie de l’Hôtel-Dieu (XIIIe-XIVe siècles), un couvent de Récollets établi en 1613 et un monastère de Clarisses fondé vers 1630, ainsi que le siège d’une sénéchaussée à partir du milieu du XVIIIe siècle.

L’essor de la porcelaine et la construction de la route royale de Limoges à Sarlat contribuent à l'expansion de la ville où plus de 6 000 habitants sont dénombrés en 1793.

• • • Le chapitre de Saint-Yrieix connut une histoire agitée, autant sur le plan politique que religieux. La collégiale est livrée au pillage après le passage de Coligny durant les Guerres de religion, et ses archives sont alors détruites. Au milieu du XVIIIe siècle, le chœur est réaménagé par le chapitre ; lors d’une visite pastorale en 1763, l’évêque, « très critique à l’égard des chanoines et de leurs prétentions », concède « qu’il faut cependant leur rendre justice qu’ils ont très bien décoré le chœur de leur église ».

Sous la Révolution, l'édifice ne subit aucun dommage, malgré un rapport du Département qui, sous la Convention, ne retenait « aucun monument public digne de fixer l'attention ». Dans ce document, toutes les anciennes collégiales du département étaient présentées comme « des colosses gothiques érigés sous le règne de Dagobert et de Clotaire, dans un goût plus ou moins barbare ». Classé MH dès 1841, l’édifice a cependant fait l’objet d’aménagements extérieurs pas très heureux dans les années 1870-1880 (ajout de faux crénelage…).

Des interprétations divergentes se font jour sur la manière dont la Révolution s’est déroulée dans la ville, rebaptisée Yriex-la-Montagne, et particulièrement à la collégiale. Selon l’historien J.-F. Boyer, « en 1791, les inventaires paraissent avoir été faits dans le calme, et les anciens chanoines semblent s’être retirés chez eux ». Mais pour le chanoine André Lecler, le devenir des chanoines est tout autre : « Les autorités départementales de la Haute-Vienne les firent tous arrêter et conduire dans les prisons de Limoges en 1790 puis, le 12 février 1794, ils furent conduits à Rochefort, et embarqués sur les pontons, où huit d’entre eux succombèrent, pendant qu’un neuvième mourait dans les prisons de Limoges où il était retenu ».

• • • Le bas chœur de Saint-Yrieix à la veille de la Révolution est très faiblement pourvu, et de surcroît mal documenté. Il compte un organiste « infirme » quoique jeune (33 ans), Pierre PAGNON, un choriste devenu maître de psallette âgé de 37 ans, Bernard PAGNON, et un « musicien » parfois qualifié de « symphoniste » de 42 ans, Jean BREGERAS. Tous trois ont des itinéraires très semblables : nés à Saint-Yrieix même, ils y ont été enfants de chœur puis sont restés au service du chapitre, chacun trouvant à s’y employer selon une spécialité particulière. Qui dit maitre de psallette suppose la présence d’enfants de chœur, mais les renseignements manquent au sujet de ces derniers.

En floréal an VII [mai 1799], la présence d'un orgue est attestée dans la ci-devant collégiale: tout en ayant « besoin de réparations auxquelles l'administration fera sans doute procéder », il semble avoir traversé la période révolutionnaire sans encombres majeurs. Est-ce toujours Pierre PAGNON qui le touche ? L’enquête reste à mener sur ce point. Bernard PAGNON exerce ensuite la profession de marchand, tout en étant qualifié alternativement de choriste, et ce jusqu’à son décès en 1831. Jean BREGERAS, qui meurt dès 1803, est lui aussi qualifié de « coriste ». Cela laisse supposer que les deux hommes avaient repris du service à l’Église après la Révolution.

• • •

Au terme de ce travail, le bilan s’établit à 55 musiciens actifs en 1790 (enfants de chœur compris) dans 8 lieux de musique avérés à travers le département de la Haute-Vienne. Ces chiffres sont supérieurs ceux obtenus pour la Corrèze voisine (31 musiciens dans 6 lieux de musique différents) et l’on ne rencontre pas les mêmes disparités entre les églises étudiées, les chapitres du Haut-Limousin étant plus homogènes quant au nombre de musiciens, et globalement plus étoffés. Inversement, et cela fait partie des sujets d’étonnement, la cathédrale de Limoges en 1790 ne compte que cinq musiciens (maître de musique compris) quand celle de Tulle en a sept.

Il va sans dire que ce relevé ne peut prétendre être exhaustif et que des dépouillements complémentaires feront sans aucun doute surgir de nouveaux chantres, voire quelques organistes inconnu.e.s jusqu’alors, en particulier aux claviers de certains des orgues de Limoges. Des villes relativement importantes (Bellac, Rochechouart…) manquent encore à l’appel, faute d’avoir livré des traces avérées de pratique musicale liturgique en 1790. Un travail complémentaire s’impose donc pour enrichir encore le tableau, et nous remercions les lecteurs et lectrices qui apporteront leur aide.

Maÿlis BEAUVAIS
(Master 2, Le Mans Université), octobre 2018
Le travail sur les musiciens de ce département a bénéficié des apports de, notamment :
Alain Blanchard, Bernard Dompnier, Mathieu Gaillard, Sylvie Granger, Isabelle Langlois, Christophe Maillard, Michel Meunier, Aurélien Ruellet…
MERCI à chacun.e.

Mise en page et en ligne : Sylvie Lonchampt et Agnès Delalondre (CMBV)

>>> Si vous disposez de documents ou d’informations permettant de compléter la connaissance des musiciens anciens de ce département, vous pouvez signaler tout élément intéressant ICI. Nous vous en remercions à l’avance.

L’amélioration permanente de cette base de données bénéficiera à tous.

 

Les lieux de musique en 1790 en Haute-Vienne

Les lieux de musique documentés pour 1790 dans le département sont présentés par diocèses et par catégories d’établissements : cathédrale, collégiales, abbayes, monastères et couvents, paroisses (ces dernières selon l’ordre alphabétique de la localité au sein de chaque diocèse).

carte des lieux de musique

Les lieux de musique d'Église documentés en 1790 dans le département de la Haute-Vienne

Diocèse de Limoges

Églises possédant des orgues en 1790 sans que leurs organistes aient été identifiés :

Pour en savoir plus : pistes bibliographiques

  • François LESURE, Dictionnaire musical des villes de province, Paris, Klincksieck, 1999, 367 p. [sur Limoges : p.179-181]
  • Claude ANDRAULT-SCHMITT (dir.), Saint-Martial de Limoges, Ambition politique et production culturelle (Xe-XIIIe siècle), Pulim, 545 pages.
  • H. AUBUGEOIS de la VILLE du BOST, Histoire du Dorat, 2008, 300 pages.
  • Guillaume AVOCAT, « Les musiciens d’Église de la Vienne à l’épreuve de la Révolution et du Concordat », Siècles, Centre d'Histoire "Espaces et Cultures", 2018, Reconversions et migrations professionnelles. Le monde des musiciens et des comédiens à l’heure de la Révolution et de l’Empire, 〈https://journals.openedition.org/siecles/3900〉. 〈hal-01865522〉
  • Bernadette BARRIERE, Nicole de BLOMAC, Cheval limousin, chevaux en Limousin, Pulim, 1998, 381 pages.
  • Bernadette BARRIERE et Michel CASSAN, Art et histoire, Des temps modernes à l’époque contemporaine, Haute-Vienne, Pulim, 1997.
  • Xavier BISARO, Gisèle CLÉMENT, Fañch THORAVAL, La Circulation de la musique et des musiciens d'église (France, XVIe-XVIIIe siècle), France. Classiques Garnier, 2017.
  • Alain BLANCHARD, « Le réseau routier en Limousin à la veille de la Révolution : réalité et usage », Robert Chanaud (dir.), Une histoire des circulations en Limousin. Hommes, idées et marchandises en mouvement de la Préhistoire à nos jours, Limoges, PULIM, 2015, p. 55-77.
  • Stéphane CAPOT, Confréries et confrères en Limousin…, [dir. P.d’Hollander], Pulim, 2009, 208 pages.
  • Frank DELAGE, « Limoges, ville double », Limoges à travers les siècles, Société archéologique du Limousin, 1946, 150 pages.
  • Bernard DOMPNIER, « Étienne-Bonaventure Laurier, haute-contre, serpentiste et compositeur. Itinéraire d'un musicien d'Église », Revue de Musicologie, tome 94, n°2, 2008.
  • Joseph DUBOIS, « Monographie du canton d'Eymoutiers : la ville d'Eymoutiers », Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, 1899, tome 47, p.289.
  • Paul DUCOURTIEUX, Histoire de Limoges, Ducourtieux, Limoges, 1925, 447 pages.
  • René FAGE, La collégiale de Saint-Yrieix, Congrès archéologique de France, Limoges, 1921. Cité par https://www.patrimoine-histoire.fr/P_Limousin/SaintYiriex/Saint-Yrieix-la-Perche-Collegiale
  • Catherine FAURE, « Aredius et ses amis. Réflexions sur les réseaux aristocratiques au VIe siècle », Les chapitres séculiers et leur culture. Vie canoniale, art et musique à Saint-Yrieix (VIe-XIIIe siècle), dir. Cl. ANDRAULT-SCHMITT et Ph. DEPREUX, Pulim, 2014, 579 pages.
  • Luc de GOUSTINE, La grande peur de Saint-Angel, Cahiers de Carrefour Ventadour, 2013, 457 pages, p.23.
  • Louis GUIBERT, L’instruction primaire en limousin sous l’Ancien Régime, Ducourtieux, Limoges, 1888, 56 pages.
  • Christophe JAMAIN, Le département de la Creuse, ses origines et sa pérennité, Pulim, 2000,257 pages.
  • Robert JOUDOUX, « La langue et les traditions limousines », Bulletin de l’association Guillaume Budé, 1973, 166 pages.
  • Michel C.KIENER, Jean-Claude PEYRONNET, Quand Turgot régnait en Limousin, Fayard, 1979, 333 pages.
  • Michel C. KIENER, « Jeux de vilains, jeux de villauds dans le Limousin des XVIe et XVIIe siècles », Les jeux à la Renaissance, actes du XXIIIe Colloque international d'études humanistes, 1982, p.599
  • André LECLER, Dictionnaire historique et géographique de la Haute-Vienne, 1902-1909, Limoges, 890 pages. 
  • André LECLER, Histoire de l’église et de la paroisse Saint-Michel des Lions, Ducourtieux, Limoges, 1921, 205 pages.
  • André LECLER, Le tribunal criminel de Limoges sous la Convention, Ducourtieux, Limoges, 1918, 22 pages.
  • Alfred LEROUX, Géographie et histoire du Limousin (Creuse-Haute-Vienne, Corrèze), Ducourtieux, Limoges, 1890, 196 pages.
  • Alfred LEROUX, Documents historiques, bas-latins, provençaux et français : concernant la Marche et le Limousin, Ducourtieux, Limoges, t.1, 356 pages.
  • Bastien MAILHOT, Les enfants de chœur des églises du centre de la France. Les institutions capitulaires d'éducation et leurs élèves aux XVIIe et XVIIIe siècles, Presses universitaires Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand, 2018, 324 pages.
  • Anne MASSONI, « Le chapitre de Saint Yrieix, une dépendance martinienne en terre limousine », Les chapitres séculiers et leur culture. Vie canoniale, art et musique à Saint-Yrieix (VIe-XIIIe siècle), dir. Cl. ANDRAULT-SCHMITT et Ph. DEPREUX, Pulim, 2014, 579 pages.
  • Marie Claire MUSSAT, Musique et Société à Rennes aux XVIIIe et XIXe siècles, Minkoff, 1988, 446 pages [utilisé pour Jacques Sautereau, serpent à Eymoutiers, originaire de Rennes].
  • Joseph NOUAILLAC, Histoire du Limousin et de la Marche limousine, Charles-Lavauzelle, Limoges, 1943, 354 pages.
  • Louis PEROUAS, La Révolution vécue en Limousin, Les Monédières, 1988, 140 pages.
  • Louis PEROUAS et Paul d’HOLLANDER, La Révolution française, une rupture dans le christianisme ? Le cas du Limousin, Les Monédières, 1988, 429 pages.
  • Antoine PERRIER, « Saint-Junien. Étude de géographie urbaine », Norois, n°47, juillet-septembre 1965, Université de Caen, Orléans, Tours, 423 pages.
  • Maurice ROBERT, « Ethnographie », Haute Vienne, Bonneton, 1997, p.84
  • Martine SAINTE-MARIE, Abbaye Saint-Martial de Limoges (IXe siècle-1790), Répertoire numérique, Limoges, 2012, 94 pages.
  • Robert SERRU, Histoire du Dorat et de ses environs (1789-1914), Guénégaud, 2002, 415 pages.
  • Cécile TREFORT, « D'Attanum à Saint-Yrieix », Les chapitres séculiers et leur culture. Vie canoniale, art et musique à Saint-Yrieix (VIe-XIIIe siècle), dir. Cl. ANDRAULT-SCHMITT et Ph. DEPREUX, Pulim, 2014, 579 pages.
  • Jean TRICARD, Le Limousin, pays et identités : enquêtes d’histoire de l’antiquité au XXIe siècle, Pulim, 2006, 577 pages p.76.
  • Marcel VILLOUTREIX, Noms de lieux en Limousin, Bonneton, 1998, 230 pages.
  • Arthur YOUNG, Voyage en France pendant les années 1787, 1788, 1789, Vol.1, Paris, Guillaumin, 1860, 424 pages.

Bibliographie élaborée par Maÿlis Beauvais,
(septembre 2018)

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